10/02/2026

Grands acteurs du digital : alliés ou risques pour la souveraineté numérique française ?

Définir la souveraineté numérique : un enjeu stratégique français

La souveraineté numérique, concept longtemps réservé aux experts, s’impose désormais dans le débat public. De quoi parle-t-on exactement ? Il s’agit de la capacité d’un pays à maîtriser ses infrastructures, données, technologies et usages numériques, sans dépendre exclusivement d’acteurs étrangers. Cette indépendance permet de préserver la sécurité, la confidentialité des données, l’innovation locale et l’autonomie de décision face aux puissances économiques extérieures.

Pour la France et l’Europe, la souveraineté numérique touche des pans entiers de la vie quotidienne : santé, éducation, finances, sécurité, administration, industrie. Or, ces secteurs reposent largement sur des technologies et plateformes développées, opérées ou contrôlées par une poignée de groupes américains ou chinois. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ?

Qui sont les grands acteurs du digital ?

Le numérique mondial est aujourd’hui dominé par cinq grandes firmes américaines surnommées les GAFAM :

  • Google (Alphabet) - Recherche, publicité, cloud, mobile
  • Apple - Matériel, logiciels, services, sécurisation des terminaux
  • Facebook (Meta) - Réseaux sociaux, publicité, messagerie, VR
  • Amazon - E-commerce, cloud (AWS), IA
  • Microsoft - Logiciels, cloud (Azure), IA, outils métiers

S’y ajoutent d’autres géants tels que Netflix, Tesla, Nvidia aux États-Unis, et en Chine, les BATX : Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.

En France, malgré le développement croissant de la French Tech, aucun acteur ne rivalise à l’échelle mondiale avec ces mastodontes. Les géants français comme OVHcloud, Dassault Systèmes ou Thales jouent un rôle, mais restent de taille beaucoup plus modeste.

Le poids réel des géants du digital en France : chiffres clés

  • Plus de 92 % des recherches internet passent par Google en France (source : Statcounter, mai 2024).
  • Microsoft Office atteint 80 % de parts de marché sur les suites bureautiques professionnelles (source : IDC France).
  • En 2023, plus de 66 % des données cloud des entreprises françaises étaient hébergées chez Amazon Web Services, Microsoft Azure ou Google Cloud (source : Markess by Exaegis).
  • Meta (Facebook, WhatsApp, Instagram) touche plus de 45 millions d’utilisateurs mensuels en France.
  • L’État utilise massivement Microsoft et Google dans ses services publics, même si le virage open source progresse dans certaines administrations (Education Nationale, Ministère de la Défense, source : Etalab).

Résultat : l’immense majorité de la sphère numérique française dépend d’infrastructures ou de services étrangers dont le centre de décision, les infrastructures critiques et la gestion des données échappent souvent au contrôle national.

Les risques majeurs pour la souveraineté numérique

Dépendance technologique et économique

L’adoption massive des outils GAFAM implique que la France, ses entreprises et ses institutions, dépendent de solutions dont la feuille de route échappe à leur contrôle. L’évolution des prix, des fonctionnalités, des modalités d’accès, la possibilité de coupures ou de sanctions extraterritoriales : tout cela dépend de volontés étrangères. On l’a vu en 2019 lorsque les États-Unis ont menacé de couper l’accès de Huawei à Android et à d’autres services clés.

Extraterritorialité du droit

Le Cloud Act américain impose aux entreprises US de fournir, sur demande des autorités, des données stockées partout dans le monde. Même principe pour le Patriot Act auparavant : il s’applique y compris aux données d’entreprises ou de citoyens européens situées sur le sol européen, dès lors qu’elles transitent par des serveurs de sociétés américaines.

Captation des données stratégiques

L’analyse, la valorisation et parfois la monétisation des données collectées via ces plateformes alimentent des modèles économiques peu transparents. Les données de santé avec Microsoft Azure ou Google Cloud Health, par exemple, suscitent des réactions de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) et font débat dans le monde médical et politique (source : Le Monde, 7 mai 2022).

Risques sur l'innovation et la concurrence

Un acteur unique sur un segment a peu d’incitation à ouvrir ses technologies ou encourager de nouveaux concurrents. En 2023, Google et Apple contrôlaient ensemble plus de 99 % du marché français des systèmes d’exploitation mobiles, verrouillant l’accès aux stores d’applications. Ce duopole freine l’émergence d’alternatives européennes.

Les apports positifs des géants du digital à l’économie française

Aucune lecture honnête ne peut ignorer leurs bénéfices :

  • Accès facilité à l’innovation : L’intelligence artificielle, la data analytics, le cloud sont disponibles pour tous, PME comme grands groupes.
  • Compétitivité des entreprises françaises : Les services proposés par les GAFAM offrent puissance, fiabilité, performances et évolutivité à un coût souvent plus faible que les solutions locales équivalentes.
  • Création d’emplois et d’écosystèmes : Google, Amazon ou Microsoft recrutent en France, investissent dans des datacenters et des formations (Google Ateliers Numériques forme chaque année plus de 100 000 Français selon Les Echos).
  • Effet d'entraînement pour la French Tech : De nombreuses startups se lancent, s’internationalisent ou lèvent des fonds grâce à des outils et des marketplaces géants.

Ce tableau ne serait pas complet sans rappeler que l’attractivité de la France et de sa tech est en partie liée à l’intégration réussie de ces technologies américaines ou asiatiques. Les entreprises tricolores à croissance rapide (Doctolib, Back Market, Qonto) s’appuient quasiment toutes sur ces infrastructures mondiales pour scaler.

L’émergence d’une stratégie européenne et française : état des lieux

Politique, réglementation, relocalisation… Où en est-on ?

  • RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) : il impose aux acteurs, qu’ils soient européens ou non, une série de règles strictes sur le traitement des données personnelles. Mais en pratique, la capacité de contrôle reste perfectible (nombreuses amendes mais peu de réels changements de modèle).
  • Projets européens “cloud de confiance” — comme Gaia-X ou NumSpot —, souvent portés par des acteurs français (Orange, Capgemini, Dassault Systèmes, Sopra Steria), peinent à convaincre face à la puissance de frappe technique, marketing et financière des GAFAM.
  • Initiatives de relocalisation des data centers (Microsoft, Google, Amazon ouvrant des “régions France” sur le cloud), mais avec questionnement sur le pilotage réel et la dépendance au code propriétaire.
  • Droit à la portabilité des données, priorisation de solutions open source dans la commande publique (surtout dans l’éducation, la santé, l’administration).

Des obstacles d’envergure

  • Retard d’investissement face aux géants étrangers : en 2023, les investissements R&D de Google (39 milliards de dollars) dépassent de plus de dix fois le budget public français consacré à la recherche numérique (source : Bercy, rapport 2023).
  • Les start-ups françaises peinent à dépasser le cap des 100 millions d’euros de chiffre d’affaires sur des segments clés (cloud, IA, cybersécurité) là où les géants US les dépassent en quelques mois.
  • Les universités et formations numériques françaises souffrent d’une pénurie de professeurs sur l’IA, le cloud ou la cybersécurité, accentuant la fuite des talents vers l’étranger.

Vers une autonomie numérique : leviers et solutions concrètes

Repenser les choix technologiques : cloud souverain, open source, labels français

  • Favoriser les solutions françaises et européennes : L’État privilégie de plus en plus OVHcloud, Atos NumCloud pour les marchés publics sensibles. Pour preuve, le projet PND (Plateforme Nationale des Données de Santé) est dorénavant hébergé chez un acteur national (source : AP-HP).
  • Mix “multi-cloud” ou “cloud hybride” : Nombre d’acteurs français combinent cloud public (GAFAM) et cloud privé (dans leur datacenter ou chez un Français), pour mieux répartir les risques.
  • Dynamiser l’open source : Favoriser les outils collaboratifs, plateformes de messagerie, systèmes d’exploitation européens ou open source, pour garder le contrôle sur le code. De plus en plus de collectivités passent à Nextcloud, Matrix, OnlyOffice, etc.
  • Renforcer la capacité exportatrice de la French Tech : Créer les champions de demain nécessite des investissements massifs (fonds de fonds, accompagnement à l’international, formation accrue).

Sensibiliser et former

  • Campagnes auprès des entreprises pour expliquer l’intérêt de la gestion souveraine des données sensibles et des choix technologiques éclairés.
  • Renforcer l’enseignement du numérique, de la cybersécurité, de l’intelligence artificielle dans les écoles, collèges et universités françaises.

Des outils et labels pour s’y retrouver

  • Label SecNumCloud (ANSSI) : distingue les acteurs du cloud dont la sécurité répond à des exigences maîtrisées sur le territoire national.
  • Certifications ISO locales et européennes pour garantir la confidentialité et l’auditabilité des solutions proposées.
  • Initiatives comme le Privacy Shield européen révisé, qui vise à rééquilibrer la protection face aux législations étrangères.

La souveraineté numérique, nouvel horizon stratégique

L’histoire s’accélère : le numérique ne sera plus jamais un simple outil, il devient une condition même d’autonomie, de puissance et de sécurité pour un pays. La France, comme l’Europe, n’a pas à choisir entre isolement et dépendance totale. L’enjeu est de forger des alliances équilibrées, de soutenir ses propres champions, d’assurer la portabilité et la réversibilité des données, et de limiter les zones de dépendance aux grandes firmes étrangères dans les secteurs stratégiques.

Rester acteur dans la mondialisation numérique nécessitera d’investir massivement, de réguler sans décourager, et d’imposer des standards élevés permettant de conjuguer innovation et souveraineté. Les entreprises et organisations ont à leur disposition des choix technologiques, des solutions émergentes et un écosystème en mutation. Reste à transformer l’essai, avant que l’agenda ne soit totalement dicté par d’autres. C’est maintenant que se construit la souveraineté numérique de la France.

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